L’unité africaine selon Houphouët-Boigny

Publié le par MOUKILI LE LION

felix houphouet-boigny

A l’instar de Charles de Gaulle qui refusa toujours une Europe intégrée, Houphouët-Boigny s’oppose à l’idée d’États-Unis d'Afrique proposé par Kwame Nkrumah[86] qui remet en cause les souverainetés nationales récemment acquises. Toutefois, le dirigeant n'est pas contre l'unité africaine qu'il conçoit sous la forme d'une coopération au cas par cas.

Le 29 mai 1959, il crée en coopération avec Hamani Diori (Niger), Maurice Yaméogo (Haute-Volta) et Hubert Maga (Dahomey - actuel Bénin), le conseil de l’Entente. Cette organisation régionale, fondée dans le but d’entraver la fédération malienne, est très souple et assure trois fonctions majeures :

  • Elle permet la gestion commune de certains services publics tels que le port d’Abidjan institué en établissement public ou la ligne de chemin de fer Abidjan-Niger[87].
  • Elle garantit un fonds de solidarité entre les pays membres, alimenté à plus de 90% par la Côte d’Ivoire[87].
  • Elle assure le financement de divers projets de développement au moyen de prêts consentis aux Etats membres à des faibles taux d’intérêts, prêts alimentés à 70% par la Côte d’Ivoire[88].

Houphouët-Boigny prévoit même, en 1966, d’accorder la double nationalité aux ressortissants des pays du conseil de l’Entente, mais le projet est abandonné suite à la pression de la rue[89]. Le président ivoirien s'engage donc à soutenir financièrement ses alliés, en échange de leurs allégeances respectives à la Côte-d’Ivoire[90].

Ambitieux, le leader ivoirien conçoit de plus grands desseins pour l'espace francophone d’Afrique ; il prétend le regrouper au sein d’une grande organisation dont le but serait de se soutenir mutuellement[91]. Le projet se concrétise le 7 septembre 1961, lors de la signature de la charte donnant naissance à l’Union africaine et malgache (UAM)[92], regroupant douze pays francophones dont le Sénégal de Senghor[92]. Des accords sont signés et resserrent la solidarité des Ėtats francophones, notamment dans les domaines économique, militaire, et des postes et télécommunications[92]. Mais en mai 1963, la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) vient perturber ses plans : les tenants du panafricanisme exigent la dissolution de tous les regroupements régionaux dont l’UAM[93] ; le président ivoirien cède à contrecœur, et transforme, en mars 1964, l’UAM en Organisation africaine et malgache de coopération économique et culturelle[94].

Considérant l’OUA comme une voie de garage[95], d’autant plus que Paris y est hostile[96], il décide de créer l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), une organisation purement francophone et concurrente à l’OUA, qui voit le jour en 1965[97]. Ce bloc « modéré et modérateur » regroupe, en son sein, seize pays dont le but est de briser les velléités révolutionnaires en Afrique[97]. Mais, au cours des années, estimant cette organisation trop inféodée à la France, huit pays membres quittent l’OCAM[98].

En 1974, Houphouët-Boigny et Senghor mettent de côté leurs querelles et s’unissent afin de contrecarrer les plans du Nigeria qui vise à s’imposer en Afrique de l'Ouest, au détriment de la Côte-d’Ivoire et du Sénégal, par la création d’une grande organisation inter-linguistique, la CEDEAO[99]. Les deux homologues créent, dans le but d’entraver le fonctionnement de la CEDEAO, la Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest (CEAO) qui supplante les anciennes unions douanières dans la région francophone[99]. Mais, ayant reçu l’assurance, de la part du Nigeria, que seraient maintenues les organisations francophones antérieures, les fondateurs de la CEAO décident de rejoindre la CEDEAO en mai 1975[100].

L’homme de la France en Afrique

Tout au long de sa présidence, Houphouët-Boigny s’entoure de conseillers français dont l’influence s’étend à tous les domaines, notamment politiques avec Guy Nairay, chef de cabinet du président de 1960 à 1993, et Alain Belkiri, secrétaire général du gouvernement ivoirien[101]. Cette diplomatie spécifique, la « Françafrique » comme il la nomme lui-même, lui permet de conserver des liens très privilégiés avec l’ancienne métropole, faisant de lui le principal allié de la France en Afrique[2]. Ainsi, à chaque nouvelle « aventure » africaine où s’implique l'un des deux pays, ils s’apportent, mutuellement, un soutien inconditionnel ; Houphouët-Boigny nouera même, avec le « Monsieur Afrique » de l’Élysée, Jacques Foccart, de véritables liens d’amitié[2].

La déstabilisation des régimes révolutionnaires

Le président guinéen Ahmed Sékou Touré

En octroyant l’indépendance à la Guinée par le « non » au référendum du 28 septembre 1958, Ahmed Sékou Touré a non seulement défié le général de Gaulle mais aussi le tenant du « oui » africain, Houphouët-Boigny[26]. Il opère donc immédiatement une mise en quarantaine de Conakry et l’exclusion du Parti démocratique guinéen du RDA[102]. Les tensions sont telles entre les deux hommes qu'il fomente en coopération avec le SDECE des complots contre le régime de Sékou Touré[103] ; en janvier 1960, Houphouët-Boigny livre en masse des armes aux anciens rebelles de la région de Man, et incite, en 1965, ses homologues du conseil de l’Entente à prendre conjointement part à une tentative de renversement[104]. En 1967, il suscite la création du Front national de libération de la Guinée (FNLG), véritable réserve d’hommes prêts à contribuer à la chute de Sékou Touré[105]. S’il ne parvient jamais à le renverser, le leader ivoirien ne lui pardonne cependant jamais son « non », et déclare même à son sujet en 1966 :

« Je suis d’accord avec Sékou Touré pour reconnaître avec lui mon crime : celui de l’avoir fait ce qu’il est »[106]

Dès l’indépendance de la Guinée, ses rapports avec son voisin ghanéen Kwame Nkrumah se dégradent aussi considérablement après que ce dernier eut apporté un soutien financier et politique à Sékou Touré[107]. Par ailleurs, convaincu que Nkrumah soutient les sécessionnistes Sanwi en Côte-d’Ivoire[107], Houphouët-Boigny tente, par tous les moyens, d’isoler et de discréditer le régime ghanéen. Il accuse Nkrumah de vouloir déstabiliser son régime lors des faux complots de 1963, et appelle, en 1965, les Etats francophones à boycotter la conférence de l’OUA prévu à Accra en septembre[108]. Finalement, Nkrumah est éliminé en 1966 par le coup d’Etat auquel le président ivoirien prend part en mettant son pays à la disposition des conspirateurs, qui s'en servent comme base de départ et d’arrivée à leurs missions[108].

Toujours en collaboration avec Foccart, Houphouët-Boigny participe aux complots menés contre le régime révolutionnaire de Mathieu Kérékou au Dahomey, notamment lors de la tentative de putsch du 16 janvier 1977 dirigé par le mercenaire français Bob Denard[109]. Il agit aussi en Angola où, afin de lutter contre les marxistes-léninistes installés au pouvoir depuis 1975, il apporte son soutien à Jonas Savimbi de l’UNITA qui mène une véritable guerre civile meurtrière dans le pays[110].

Un alignement sur la France

Houphouët-Boigny participe également à la crise congolaise. En novembre 1960 à l’ONU, afin de soustraire le Congo-Léopoldville de l’influence de Patrice Lumumba, accusé de sympathies communistes, le leader ivoirien apporte son soutien au président Joseph Kasa-Vubu, adversaire déclaré de Lumumba[111] ; puis, s’alignant sur la France, au très controversé Moïse Tshombe[112]. Ce dernier, désavoué par une grande partie de l’Afrique, se voit ainsi défendu avec ardeur par Houphouët-Boigny qui le fait même intégrer, en mai 1965, dans sa toute nouvelle organisation, l’OCAM[113]. Son appui à Tshombe est tel, qu’après le renversement de celui-ci en novembre 1965 par le général Mobutu, le président ivoirien soutient en 1967, le plan Kerilis proposé par les services secrets français qui vise à ramener au pouvoir le leader congolais déchu[114]. L’opération est un échec. En réaction, Houphouët-Boigny décide de boycotter la réunion du 4e sommet annuel de l’OUA tenu en septembre 1967 dans la capitale zaïroise[114].

Houphouët-Boigny est aussi un des principaux responsables du drame biafrais. Jugeant le Nigeria comme potentiellement dangereux pour les Etats du « pré carré français », Jacques Foccart envoie en 1963, à Houphouët-Boigny, le lieutenant-colonel Raymond Bichelot en mission pour suivre de près l'évolution politique de ce pays[115]. L’occasion d’affaiblir le géant anglophone se présente en mai 1967, lorsque le lieutenant-colonel Odumegwu Emeka Ojukwu entreprend la sécession du Biafra. Les hommes de la françafrique soutiennent alors les sécessionnistes qui, en passe d'être matés, peuvent, grâce aux mercenaires et armes fournis en masse depuis Abidjan par Jean Mauricheau-Beaupré (l’« homme de confiance » détaché par Foccart en Côte-d’Ivoire), résister et engager une guerre civile particulièrement meurtrière[116]. Par la fin des années 1960, les Etats du « pré carré français » se désolidarisent subitement et ouvertement de la politique menée, dans cette affaire, par la Côte-d'Ivoire et la France[117]. Isolés sur la scène internationale, les deux pays décident d’interrompre leur assistance à Ojukwu qui finit par s’exiler en Côte-d’Ivoire.

A la demande de Paris, Houphouët-Boigny noue des relations avec l’Afrique du Sud en octobre 1970, justifiant son attitude par le fait que :

« Les problèmes de la discrimination raciale, si douloureux, si affligeants, si révoltants qu’ils soient pour notre dignité de Nègres, ne doivent pas se régler, à notre avis, par la force. »[118]

Il propose même à l’OUA, en juin 1971, de le suivre dans cette décision. Mais, loin de faire l’unanimité, sa proposition est rejetée[119]. Ce refus ne l’empêche pas, pour autant, de poursuivre ses tentatives d'approche avec le régime de Pretoria qui se concrétisent en octobre de la même année par une rencontre semi-officielle, dans la capitale sud-africaine, d’une délégation ivoirienne de haut rang avec le Premier ministre sud-africain John Vorster[12]. Houphouët-Boigny reçoit John Vorster en présence du président sénégalais Léopold Sédar Senghor à Yamoussoukro en septembre 1974. Par ailleurs, soucieux de l’influence communiste en Afrique, il rencontre lui-même Vorster à Genève en 1977, après les interventions soviéto-cubaines en Angola et en Éthiopie[12]. Jusqu’à la fin sa présidence, les relations avec l’Afrique du Sud se poursuivent de façon plus officielles puisque le 25 octobre 1988, une rencontre est organisée à Yamoussoukro entre Houphouët-Boigny et le président Pieter Botha puis, l’an suivant, avec son successeur Frederik de Klerk[120].

Un soutien réciproque

Si Houphouët-Boigny s'aligne le plus souvent sur la politique menée par la France, le président ivoirien influence également la France dans sa politique africaine.

Après la prise de pouvoir au Burkina Faso par le jeune militaire révolutionnaire Thomas Sankara, le « vieux » noue, très rapidement, une relation des plus houleuse avec son voisin. Les tensions atteignent leur paroxysme en 1985 : la Côte-d’Ivoire accuse les autorités burkinabès d’être impliquées dans une tentative de complot et d’enrôler de force de jeunes étudiants Ivoiriens au Faso, dans des camps d’entraînement en Libye[121]. Houphouët-Boigny réagit en invitant le capitaine dissident Jean-Claude Kamboulé à se réfugier en Côte-d’Ivoire afin qu’il organise l’opposition au régime sankariste[122]. En 1987, Sankara trouve la mort au cours du putsch qui le renverse. L’implication de Houphouët-Boigny est probable. Le président ivoirien aurait profité des dissensions de l’organe dirigeant le Burkina Faso, pour prendre contact avec Blaise Compaoré, le n°2 du régime. Ensemble, ils auraient organisé en 1987 à Korhogo, conjointement avec l'Élysée, Laurent Dona Fologo, Robert Guéï et Pierre Ouédraogo, le renversement de Thomas Sankara[123],[124],[125].

Houphouët-Boigny pousse également la France, lors de la guerre civile libérienne, à soutenir et à armer la rébellion du seigneur de la guerre Charles Taylor, dans le but de s’accaparer une partie des richesses du Libéria[2].

Publié dans CÔTE D'IVOIRE

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Yannick KOUASSI 25/07/2016 18:33

Par soucis d'honnêteté intellectuelle,il serait très opportun de mentionner que cet article a été pris sur Wikipédia.
Cordialement!